Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine 110-3 | 2022 Santé humaine et santé environnementale des territoires de montagne La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de vie dans les régions de montagne Julia Grosinger et Gentiane Desveaux Édition électronique URL : https://journals.openedition.org/rga/11046 DOI : 10.4000/rga.11046 ISSN : 1760-7426 Traduction(s) : The Contribution of Participatory Art Projects to a Good Quality of Life in Mountain Regions - URL : https://journals.openedition.org/rga/11101 [en] Éditeur : Association pour la diffusion de la recherche alpine, UGA Éditions/Université Grenoble Alpes Référence électronique Julia Grosinger et Gentiane Desveaux, « La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de vie dans les régions de montagne », Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine [En ligne], 110-3 | 2022, mis en ligne le 15 mars 2023, consulté le 06 juillet 2023. URL : http:// journals.openedition.org/rga/11046 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rga.11046 Ce document a été généré automatiquement le 6 juillet 2023. Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/ La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 1 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de vie dans les régions de montagne Julia Grosinger et Gentiane Desveaux Introduction 1 Les aspects non matériels, tels que le sentiment d’appartenance à un lieu ou un groupe, la reconnaissance par les autres, et d’autres dimensions subtiles et subjectives comme la résonance ou l’identité, sont essentiels à une bonne qualité de vie (Max-Neef et al., 1989; Sen, 2000 ; Rosa et Zilberfarb, 2018). Nous définissons la bonne qualité de vie pour tous, au sens large comme « l’accomplissement d’une vie épanouie » (Sen, 2000). Ce caractère significatif est profondément lié au sentiment d’appartenance à un lieu et/ou à des personnes. Malgré le fait que ces dimensions soient intrinsèquement subjectives et non matérielles, elles présentent un facteur pertinent pour maintenir les activités économiques telles que l’agriculture dans les zones de montagne (Hinojosa et al., 2016). L’attachement au lieu englobe non seulement l’espace physique, mais aussi les personnes et les activités. 2 Le territoire sert de base pour identifier ces sentiments subtils et diffus, et aussi la zone physique où ils se manifestent (Lopéz et Muchnik, 1997). De plus, le territoire n’est pas seulement défini spatialement et socialement, mais il possède également une forte dimension historique, donc un récit commun, qui sert à expliquer et justifier l’espace (Waylen et al., 2015; Grosinger et al., 2021). Le territoire est le résultat d’une représentation spécifique des habitants, leur histoire, donc leur identité. Ces représentations, par exemple des images, des mémoires, des symboles sont incorporées dans les objets et le paysage et se construisent sur de longues périodes de temps (Di Meo, 1998). La dimension territoriale constitue une dimension majeure pour la Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 2 construction de l’identité et le sentiment d’appartenance. La recherche ayant pour sujet les montagnes montre que l’attachement aux territoires est souvent lié à l’identité par le travail (Hinojosa et al., 2016), les loisirs et des relations sociales (Friedli, 2020) ou des projets ou objets (Petite, 2011). Cette recherche qui analyse des aspects plus subtils et subjectifs est récente. Elle exige des approches novatrices et adaptées aux différents lieux pour les évaluer. 3 Les sciences sociales s’intéressent de plus en plus à une exploration approfondie du rôle de l’art dans l’évaluation des questions relatives à la qualité de vie mais aussi la manière d’y contribuer. C’est le cas des recherches portant sur l’esthétique environnementale qui suggère de poser la problématique environnementale non plus en termes d’objets environnementaux (pollution, changement climatique, etc.) mais plutôt en termes de relations esthétiques, c’est-à-dire de considérer les manières de faire et d’interagir avec l’environnement (Blanc, 2018). Elles regroupent les expériences sensibles mais également celles d’un ordre plus symbolique, elles incluent également les expériences relationnelles quelles que soient leurs dimensions transformatrices sur l’environnement (du simple piétinement comme la marche à pied jusqu’au projet d’infrastructure, en passant par l’agriculture ou la pratique du jardinage). Dès lors que les pratiques artistiques cherchent à éveiller les sens et les émotions en mobilisant les corps ou la mémoire par des stimuli environnementaux, elles mettent en exergue cette esthétique environnementale. Elles nous apparaissent donc comme une possibilité d’établir et de conscientiser la diversité des attachements aux territoires et donc à la qualité de vie. Nous observons d’ailleurs une multitude d’initiatives locales qui s’efforce de sensibiliser au territoire par des approches artistiques dans l’espace alpin (Sechi, 2017). Les approches artistiques in situ (par exemple, « Horizon Arts-Nature » dans le Massif du Sancy en France, ou le « VIAPAC - Route d’art contemporain » dans les Alpes franco-italiennes) offrent des moyens de développer les territoires de montagne (Sechi, 2017). Dans le monde académique, le numéro spécial « La mise en art des espaces montagnards : acteurs, processus et transformations territoriales » (Guyot, 2017) du Journal of Alpine Research|Revue de géographie alpine illustre l’intérêt croissant pour l’approfondissement des relations entre art et science dans les régions de montagne. 4 Les approches artistiques peuvent révéler des aspects d’une bonne qualité de vie qui sont complémentaires à la recherche scientifique (Scheffer et al., 2015). Afin d’évaluer cette hypothèse, nous avons mis en place un protocole de recherche qui met l’expérience artistique et sensible à l’épreuve : nous avons accompagné le processus de création de la compagnie de théâtre, « Théâtre des Chemins ». Notre positionnement de recherche est donc résolument pragmatique : c’est au cours de l’action que nous avons évalué ce qui apparaît possible ou non. En effet, cette posture s’appuie sur une approche expérimentale, associant art et science. Elle s’inscrit dans un mouvement de « recherche pragmatique » dont les fondements théoriques ont été bien établis (Deweys, 1993) et que l’on peut aussi nommer « recherche-création » Notre posture de recherche est donc résolument pragmatique : c’est au cours de l’action que nous avons évalué ce qui apparaît possible ou non. En effet, cette posture s’appuie sur une approche expérimentale, associant art et science. Elle s’inscrit dans un mouvement de « recherche pragmatique » dont les fondements théoriques ont déjà été bien établis (Deweys, 1993) et que l’on peut aussi nommer « recherche-création » : « Il s’agit plutôt d’apprécier les conditions de possibilité des transformations socio-écologiques, d’en évaluer les valeurs d’apprentissage collectif et individuel » (Blanc, 2018). C’est à partir de cette posture que nous avons progressivement établi les liens entre le processus Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 3 créatif de la compagnie artistique et les effets transformateurs sur le monde social, centré ici sur les facteurs de qualité de vie. Cette problématique peut être formulée par deux questions indissociables : l’une portant sur la nature des facteurs de qualité de vie mobilisés par le processus artistique, l’autre sur la dimension processuelle et méthodologique qui les révèle et transforme la qualité de vie : • Quels sont les facteurs de qualité de vie que certaines démarches artistiques parviennent à révéler ? • Quelles sont les spécificités méthodologiques des démarches artistiques qui permettent de contribuer à la qualité de vie des habitants ? L’enjeu méthodologique : Accéder à la posture du chercheur embarqué 5 La quête des résultats conjoints de nos deux problématiques, celle questionnant une finalité (les facteurs de qualité de vie) et l’autre, les moyens pour y parvenir (la spécificité des démarches artistiques) nécessite une démarche d’enquête au sens pragmatique. Elle impose sur le plan méthodologique que le chercheur.e soit aux côtés des artistes, voire lui-même ou elle-même dans la co-création artistique pour expérimenter, c’est-à-dire jouer sur les moyens pour en observer les effets dans la réalité. Nous avons pu obtenir ces conditions grâce à la compagnie du « Théâtre des Chemins » pour deux raisons. 6 La première raison tient de la philosophie de la compagnie qui soutient l’idée que « sur le plan culturel il n’y a pas que des besoins à satisfaire, des références culturelles à diffuser mais aussi des capacités à développer ». C’est notamment ce qui a poussé cette compagnie itinérante (www.theatredeschemins.org) à développer un processus artistique qui interagit avec les habitants et le territoire pour mieux y enraciner leurs spectacles, inspiré par le concept du théâtre du paysage (Rogers, 2012). Le principe des spectacles repose sur une mise en valeur de paroles d’habitants (récits de vie, légendes, contes ou chants) sous forme d’une balade où elles sont restituées à un public en immersion dans le paysage. 7 La seconde raison qui a ouvert la possibilité de cette recherche, repose sur le montage même du projet Ecohomy. De 2020 à 2022, la compagnie de théâtre a travaillé au développement d’un processus artistique en co-création avec différents acteurs, dont les chercheurs. Le financement européen ERASMUS+ lui a permis d’embaucher une chercheuse pour coordonner le projet — l’une des auteures de l’article, ainsi qu’une autre chercheuse en soutien à la phase d’entretiens (réalisé en dialecte) dans le Sud- Tyrol, l’autre auteure de l’article, offrant la possibilité d’une observation participante pour ces chercheuses embarquées. De plus, un partenariat avait été constitué avec des universitaires (l’Université Grenoble-Alpes [CERMOSEM]) ainsi que deux autres partenaires dont les activités sont tournées vers le développement local : BAAT (Bulgarian Association for Alternative Tourism) et BASIS, « Social Activation Hub in Val Venosta » en Italie du Nord. L’un des objectifs de ce projet était de collecter des histoires orales à l’échelle locale sur trois territoires européens : en France, la collecte a eu lieu dans les vallées de la Beaume et de la Drobie en Ardèche ; en Bulgarie sur la région de Drianovo dans les Rhodopes, et en Italie sur le Val Venosta dans le Sud-Tyrol. Chaque collecte a donné lieu à une restitution sous forme d’une balade-spectacle ouverte au public. En raison de leurs divers héritages historiques et géographiques, ces Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 4 trois projets ont abouti à des résultats très hétérogènes. Dans cet article, nous nous concentrons sur le projet du Sud-Tyrol, un environnement montagneux aux identités marquées par une histoire complexe. Illustration 1 : Affiche de la balade-spectacle : « Nos mondes insoupçonnés, paroles en balade ». Compagnie du Théâtre des chemins Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 5 Illustration 2 : Vue de San Martin sur le bas de vallée La vallée de la Venosta — Notre terrain d’étude 8 La vallée de la Venosta fait partie de la province italienne autonome du Sud-Tyrol (Alto Adige) un territoire fortement marqué par une identité portée par une minorité allemande. C’est l’une des régions de la province où l’on parle presque exclusivement l’allemand (96,51 %), alors que la population germanophone représente environ 1 % de la population en Italie. Historiquement, le Sud-Tyrol a fait partie de l’Italie après la chute de l’empire des Habsbourg en 1918. L’ère fasciste sous Mussolini a imposé une politique linguistique stricte aux autres minorités linguistiques en Italie. Un traité conclu entre Mussolini et Hitler en 1939 proposait aux minorités germanophones de se réinstaller dans le « Reich » ou de s’assimiler. Depuis 1948, dans l’État italien, la protection des minorités linguistiques est devenue un droit constitutionnel. Cette minorité a donc progressé (Van der Jeught, 2016). Le statut d’autonomie permet à la région un haut degré d’indépendance financière et politique. Sur le plan politique, la région se situe au centre droit, avec une majorité de partis conservateurs au pouvoir et des partis nationalistes régulièrement présents aux élections. 9 La vallée présente une géographie contrastée entre le fond de la vallée et ses coteaux. La monoculture moderne de pommes domine le fond de la vallée et crée un paysage particulier de lignes géométriques et droites (Illustration 2). Les exploitations d’élevage situées sur les flancs des collines peuvent être modernes grâce à des systèmes d’irrigation avancés et à des tracteurs adaptés à l’environnement montagneux vallonné. Cependant, de nombreuses pratiques semblent dater du siècle dernier. Par exemple, de nombreux agriculteurs gardent le bétail à l’intérieur la majeure partie de l’année et préfèrent des pratiques de fenaison laborieuses, souvent manuelles. La compagnie s’est intéressée à trois villages en se basant sur des raisons esthétiques Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 6 (notamment des vues surplombantes, une diversité paysagère, etc.) et intuitives (recherche d’une diversité d’habitants et de pratiques du territoire). Ces villages sont perçus différemment par les uns et les autres. Pourtant, ces villages sont liés entre eux par leur proximité physique. San Martin (1356 m) se trouve juste au-dessus de Latsch (635 m), tandis que Val Martel (1301 m) est à 15 km de Latsch. Démarche de la compagnie du Théâtre des Chemins 10 Le processus de création est caractérisé par trois étapes : Étape 1 — Identification 11 La troupe de théâtre organise une semaine d’ateliers pour recueillir avec de jeunes participants européens des histoires orales sous forme d’entretiens semi-directifs. L’idée générale est de favoriser la compréhension et la tolérance à travers ces rencontres interculturelles et intergénérationnelles avec la population locale. Le choix des habitants, dont la parole est collectée, est élaboré par différentes techniques afin d’éviter toute instrumentalisation politique de ces personnes. Si l’information a été relayée par le biais des municipalités, nous avons mobilisé une diversité d’autres canaux : bulletins de la paroisse, porte-à-porte, affiches, acteurs ou habitants ciblés. La compagnie est par exemple allée voir les maisons de retraite et elle a aussi rencontré des structures dont l’activité économique a été — ou est encore influente — dans le dynamisme de la région (par exemple, un ancien moulin à eau ou encore la coopérative de producteurs de fraises). La liste a été améliorée de manière itérative au cours de l’entretien par un effet boule de neige. L’un des défis du groupe de théâtre a été de trouver des histoires orales, qui aillent au-delà de la narration des trajectoires historiques déjà bien documentées (par exemple, les chroniques communales d’environ 1000 pages sont courantes), et de dépasser la description d’événements historiques souvent politiquement instrumentalisés. Pour cela, le groupe a décidé de rester très proche des histoires individuelles racontées et a choisi de les intégrer dans leur environnement physique. 12 Le groupe de collecteurs s’est préparé aux entretiens en organisant des improvisations théâtrales contemporaines sous forme de jeux de rôle afin de les aider à prendre conscience des éventuels a priori que l’on peut avoir face à un interlocuteur, à considérer sa propre présence et les impacts émotionnels que les questions peuvent avoir sur les interrogés. Le groupe a ensuite travaillé sur une grille plus analytique et dégagé sept grandes thématiques qui sont couvertes par les entretiens. Les membres du groupe visent à comprendre les activités économiques, les relations sociales, la vie quotidienne, les événements festifs, le changement des saisons et le déroulement de la scolarité. Les questions portant sur les thématiques sont abordées par une approche temporelle et/ou une approche des usages et des perceptions spatiales. Ainsi, les questions portent sur le passé (« Comment c’était ? ») et le présent (« Qu’est-ce qui a changé ? »). Elles ciblent également l’imaginaire en proposant des projections futures (« Qu’est-ce qui va changer ? ») et des souhaits (« Qu’est-ce que vous aimeriez changer si vous aviez une baguette magique ? »). Sur le plan des usages et des perceptions spatiales les questions portent sur les différences entre les trois villages, en interrogeant le regard de l’autre depuis son territoire vécu (« Avez-vous l’occasion de Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 7 vous rendre à San Martin/Latsch/Val Martel », et à quelles occasions ? Comment les habitants de San Martin, — commune du haut—, perçoivent-ils les habitants de Latsch, — commune du bas ? « Que voyez-vous depuis votre fenêtre ? »). Le groupe a alors mené ces entretiens selon une approche ouverte, structurée par équipes de deux. Pendant qu’une personne interroge l’habitant et l’écoute, l’autre personne se concentre sur les émotions ressenties, comme l’intonation de la voix, les gestes, expressions et mimiques. La plupart des entretiens se sont déroulés dans un cadre privé, le plus souvent à domicile. Le groupe a mené les entretiens en allemand, la langue maternelle des populations locales. Les entretiens sont enregistrés, transcrits et traduits en français. Cela représente un matériel de 17 entretiens semi-directifs (environ 25 heures), et une retranscription écrite de plus de 140 pages. Étape 2 — Analyse 13 Dans un deuxième temps, la troupe écrit un spectacle à partir des paroles des habitants en y intégrant des chants et des contes inspirés des témoignages. Les paroles seront lues, contées, récitées au cours d’une balade ou le paysage sert de scène théâtrale. Même si l’écriture du script est une étape clé qui s’inscrit dans le déroulement temporel du projet, il faut considérer ce deuxième temps comme un fil conducteur qui guide l’ensemble du processus de création dans toute sa temporalité. C’est bien la perspective d’aboutir à un spectacle qui ait une portée émotionnelle et instructive qui va guider les moyens d’y parvenir. En outre, la fin réoriente les moyens. Cette finalité esthétique guide le choix des territoires étudiés, permet de réorienter les entretiens (choix des questions et échantillonnage des enquêtés) et d’établir l’itinéraire de la balade. Le travail artistique consiste à trouver des ajustements entre ce qui sera vu au cours de la balade et ce qui sera entendu. Par exemple, lorsque le directeur artistique doit choisir le sens de l’itinéraire sur une boucle qui emprunte des chemins escarpés dont une partie est un ancien chemin de croix, il fait en sorte que le public l’empruntera dans le sens de la montée tel que cela se faisait traditionnellement. Il va mobiliser ce symbole religieux pour mettre en avant des extraits qui témoignent du poids de la religion dans la culture. 14 La recherche d’une finalité esthétique plutôt qu’une finalité politique fait partie de l’éthique de la Cie. Mais elle ne permet pas d’échapper à une instrumentalisation possible de l’art. L’Alto Adige est une région avec une forte autonomie, une identité, et un projet qui n’est pas anodin politiquement et historiquement. Ainsi, quand elle s’empare de questions patrimoniales et de rapport aux attachements territoriaux, la compagnie veille à ne pas être au service de partis politiques. Elle accompagne plutôt un principe démocratique en se faisant porte-parole d’une diversité d’individus avec pour tactique de reprendre les paroles des habitants, au style direct, en focalisant plutôt sur des expériences factuelles et vécues plutôt que des opinions construites. Elle offre plutôt une diversité d’éclairages, des éléments factuels et émotionnels pour nourrir le débat et multiplier les choix pour y parvenir. Elle met en garde : les moyens pour accéder à une belle et bonne qualité de vie vont parfois à l’encontre de certain a priori. Ce serait le sens métaphorique de ce témoignage restitué lors de la balade. L’interlocuteur parle des Korrnr, peuple nomade ayant existé jusqu’à la guerre de 45, et dont beaucoup imaginaient qu’ils avaient une vie malsaine parce qu’ils étaient nomades. Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 8 Étape 3 — Valorisation 15 Le troisième temps est la représentation du spectacle en public. Ce dernier se compose essentiellement d’habitants (dont ceux qui ont été interviewés pour la collecte de parole) et aussi de personnes extérieures au territoire dont les touristes. Le spectateur est invité à une immersion sensorielle rythmée par la marche, la musique et les temps d’arrêt où on lui propose d’écouter les témoignages en immersion dans le paysage. Libre à lui de tisser des relations entre ce qu’il voit (ou ressent) du milieu avec ce qu’on lui raconte. La reprise de la marche après chaque halte laisse la possibilité au spectateur de partager avec les autres ses émotions, de compléter des souvenirs, de formaliser les liens entre les paysages vus et les récits qui viennent d’être dits. 16 Concernant les chants et la musique, la cie privilégie les chants composés par des habitants et qui parlent de leurs territoires ou de leur culture, ils sont interprétés avec des arrangements musicaux travaillés par les musiciens de la compagnie. Le travail de la Cie doit aussi être vu comme « art relationnel », c’est-à-dire que l’œuvre finale ne prend forme que si les relations sociales nécessaires à leur réalisation prennent tournure (Volvey, 2003). Ce qui ne prend pas tournure fait aussi partie du sens donné à l’œuvre finale et composent des résultats de recherche : lorsque la compagnie rencontre et propose à des joueurs locaux de hackbrett, (instrument traditionnel) d’accompagner des textes, et que, pour des raisons culturelles, elle ne parvient pas à faire sortir ces musiciens de leur cadre traditionnel, elle accepte que le spectacle final n’en bénéficie pas. Pour le chercheur, cette observation lui permet d’avancer que les carcans traditionnels appuient l’hypothèse de freins d’accès à une bonne qualité de vie. Illustration 3 : La balade itinéraire du spectacle Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 9 Résultats et discussion 17 À la base des observations lors de la première étape du processus artistique réalisé et des deux autres en cours, trois résultats sont discutés : 1. Conscientisation des évolutions de l’environnement et de l’attachement à un territoire ; 2. Satisfaction et désir d’une vie commune ; 3. Renforcement de l’identité de soi. 18 Ces trois facteurs se fondent à des degrés divers sur trois caractéristiques de l’art : l’intuition, la création, la coïncidence. Conscientisation des évolutions de l’environnement et de l’attachement à un territoire 19 Le premier facteur de qualité de vie auquel participe la compagnie du théâtre est l’attachement à l’espace géographique sous forme de conscientisation de son évolution (Debarbieux et Fourny, 2004). Elle se manifeste sous deux formes : la première, la « conscientisation du “progrès” », correspond aux sentiments, toujours issus d’une expérience esthétique, d’être moins contraint par l’espace géographique et de mieux le maîtriser. La deuxième, « conscientisation de l’évolution de l’environnement », nommée « conscientisation du risque », correspond au contraire, au sentiment d’incertitude face aux contraintes environnementales. Il n’en demeure pas moins que ce souci traduit un attachement au territoire et qu’il contribue ainsi à la qualité de vie, ce que nous discuterons. 20 Développons, en premier lieu, comment la démarche artistique de la compagnie du théâtre contribue à un attachement au territoire sous forme de « conscientisation du progrès ». Les deux premières étapes de la démarche y participent. La grille d’enquête des artistes lors de la première étape porte son questionnement sur des comparaisons entre générations d’individus mais aussi sur les évolutions paysagères. Cette dimension va être renforcée lors de la deuxième étape par le travail d’écriture du script du spectacle où seront mis en juxtaposition des regards de différentes époques sur un même sujet. Le cas de l’arrivée du téléphérique entre San Martin et Latsch est un exemple emblématique dont la compagnie a la possibilité de s’emparer (à l’heure de la rédaction de l’article, l’écriture du script est en cours). Un extrait d’un entretien illustre nettement la rudesse des temps passés : Ils ont aussi été témoin de la mort d’un frère ou d’une sœur, par exemple, tout simplement parce que le docteur…, parce qu’il a mis je ne sais combien de temps pour y monter, le docteur de la vallée. (Entretien 4) 21 Par contraste, dans un entretien où elle commente un sondage sur les lignes directrices que devrait suivre la commune, une élue fait état du bonheur de l’arrivée du téléphérique : Parce que… ils sont simplement contents, qu’il [le téléphérique] soit là, et quand on y pense, j’y vais à la station de départ, même avec la poussette, en après-midi… quand on pense “il fait beau”, on est très vite en haut et on se retrouve tellement dans un autre monde… c’est super ça, qu’on ait cette possibilité, non ? (Entretien 4) 22 Une meilleure conscientisation du progrès est souhaitée par les élus locaux eux-mêmes. Donnons un autre exemple caractéristique du Val Venosta, où le salaire lié au Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 10 développement de l’activité intensive de la pomme a explosé par rapport aux temps anciens : Je note cette agitation au moment de la récolte des pommes, […] comme ils sont stressés tous à ce moment, on n’y voit personne qui rigole, ça je le note beaucoup, […] alors qu’avec un si beau temps et que c’est le moment où tu peux juste cueillir tout le salaire de l’année ! Là, j’aimerais bien voir plus de satisfaction, de gratitude. (Entretien 4) 23 Notons toutefois qu’au cours de l’étape 2, lorsque la compagnie choisit les extraits pour composer son spectacle, celle-ci est guidée par sa propre éthique. Or, celle-ci ne cherche pas à faire l’éloge de la modernité ou du progrès technique. Au contraire, elle aura plutôt tendance à mettre en alerte sur certains risques liés à ces avancées face aux dégradations de l’environnement qu’elles peuvent entraîner. La « conscientisation de l’évolution de son environnement » sous forme d’une révélation des risques socio- écologiques en lien avec la pomiculture intense existants sur le territoire est-elle réellement contributrice d’une qualité de vie ? C’est la question que nous proposons de débattre, la population peut être mise dans un état de stress. De notre point de vue, une société en alerte nous semble au contraire faire état d’une bonne santé, à condition qu’elle ne soit pas désespérée et qu’on lui donne les moyens d’analyser les facteurs de risques environnementaux et les leviers d’actions qui lui permettent de faire des choix. Ce sentiment de liberté peut alors être considéré comme contributif d’une qualité de vie. 24 En termes de risque environnemental, le développement de l’agriculture intensive de la pomme est l’un des exemples les plus marquants du Val Venosta. La compagnie du « Théâtre des Chemins » a pu relever au cours de ses entretiens la fragilité du territoire lié à la monoculture de la pomme : vulnérabilité des exploitations lors de crises sanitaires (exploitations dépendantes de la main-d’œuvre immigrée) ; vulnérabilité face aux changements climatiques (grêles de plus en plus fréquentes), solutions adoptées contre la grêle inscrite dans l’ère incertaine du développement de la pétrochimie (généralisation des filets sur les pommiers), perte de la diversité des paysages (vu d’en haut, le fond de la vallée ressemble à une grande mer surréaliste de plastique, car les champs de pommiers sont protégés de la grêle à partir du mois d’août par de grands toits en plastique bleu et vert). 25 La compagnie du théâtre participe à la mise en éveil des choix sociétaux possibles. Elle le fait, d’une part, en allant chercher le témoignage d’interlocuteurs qui ont maintenu des voies alternatives ou encore qui ont été témoins du tournant des époques : derniers meuniers, propriétaires des parcelles qui échappent à la culture de la pomme, vignerons partis s’installer ailleurs, etc. (étape 1). D’autre part, elle met en débat ces choix, en faisant une proposition artistique soumise au jugement du public (étape 2 et 3) : le spectateur est invité à une expérience esthétique : une marche dans le paysage et une contemplation pittoresque de celui-ci, parfois en décalage avec certains extraits de paroles d’habitants : les témoignages lus font état de ce qu’on ne voit plus, ou de catastrophes environnementales. Cette expérience suscite alors le débat sur les leviers de transformation de l’environnement et de la société. Elle donne la possibilité aux habitants de parvenir à une bonne qualité de vie en accédant à la liberté de débattre et de faire « politique » si l’on entend par ce terme la définition qu’en donne Jacques Rancière : « La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles du temps » (Rancière, 2000). Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 11 Satisfaction et désir d’une vie commune 26 Le processus de collecte des histoires orales a permis de relier les acteurs géographiquement et socialement éloignés et de créer le sentiment d’un seul territoire. L’identification, l’analyse et la mise en scène par la troupe de théâtre d’histoires orales locales, telles que des chansons et des contes, suscitent un sentiment d’appartenance chez des habitants d’origines sociales et géographiques diverses. Au cours de la première étape du processus artistique, la troupe de théâtre a systématiquement demandé à chaque interlocuteur des chansons et des contes locaux. Une grande partie n’avait pas d’idée, mais quelques-uns ont fréquemment fait référence à une cassette perdue contenant ces chansons tant désirées. 27 Les paroles recueillies auprès des habitants nous apprennent qu’entre 1940-1942, le régime nazi a payé le musicologue Alfred Quellmalz qui a recueilli ces chansons aujourd’hui oubliées (Entretien 15). Pour preuve, un habitant a dirigé la troupe de théâtre vers une personne en possession d’une cassette avec ces chansons oubliées. Son propriétaire, une ancienne actrice, qui habite en bas de la vallée a gentiment prêté la bande-son, mais son magnétophone ne marchait plus. Il n’a pas été possible de l’écouter dans l’immédiat. Pendant un entretien dans une ferme de montagne, le groupe a déniché un magnétophone. Ensemble avec l’agriculteur interviewé, le groupe a pu écouter ces paroles enregistrées en 1942. L’agriculteur, visiblement touché, conclut : C’est incroyable, ce voyage dans le temps. (Entretien 12) 28 Cette scène montre comment la création d’une narration peut s’inspirer la mémoire passée dans une perspective d’une vie commune. Grâce à cette cassette apportée par la troupe de théâtre l’agriculteur fait un lien avec une personne avec qui il partage le territoire, l’histoire mais pas forcément la vie quotidienne. En effet, de façon plus allégorique cela montre les interdépendances de ces différents lieux du territoire malgré leurs propres évolutions. Toutefois, dans le contexte du Sud-Tyrol, il ne s’agit pas seulement de relier deux individus par la musique, mais aussi de mettre en lumière la lutte de la génération actuelle avec l’histoire de la région, où même les bandes musicales sont assombries par le pouvoir du régime nazi. Les étapes 2 et 3 de la démarche artistique vont reprendre certains chants de cette cassette pour renforcer ces sentiments d’une vie commune à une échelle plus large. Renforcement de l’identité de soi 29 Le troisième facteur de qualité de vie auquel révèle la compagnie du théâtre est un renforcement de l’identité de soi par des distinctions de représentations territoriales. Elle traite la question de manière intuitive au moment même de choisir les différents villages dans lesquels elle va collecter les histoires orales. Ce choix est fait par anticipation de la mise en scène paysagère du spectacle à partir de considérations esthétiques : la balade-spectacle cherche à donner à voir de forts contrastes géographiques. 30 Lors des entretiens, la compagnie a donc naturellement porté ses questions sur les différences entre les trois villages, en demandant par exemple comment chaque entité est perçue depuis son lieu de vie : « Avez-vous l’occasion d’aller à San Martin/Latsch/ Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 12 Val Martel et à quelles occasions ? Comment les habitants de San Martin (village du haut) perçoivent-ils les habitants de Latsch (village du bas) ? Que voyez-vous de votre fenêtre ? » 31 Les habitants affirment et définissent leur propre identité liée à leurs conditions de vie marquées par les contraintes géographiques, ce qu’ils parviennent à faire en se comparant à ceux qui n’ont pas les mêmes contraintes. De plus, les indicateurs géographiques sont définis par le contraste. Par exemple, un habitant d’une ferme de montagne avoue : Et de l’autre côté, la vie est dure là-haut, encore aujourd’hui, et on regarde en bas en se disant, ah ces paysans de vallée comme ils sont bien… Alors ce n’est pas vraiment de l’hostilité, mais on ne se fait pas vraiment confiance. (Entretien 4) 32 L’acceptation de « l’autre » et des différences comportementales se manifeste dans le dialecte local et dans l’oralité. Un acteur a mentionné l’expression « le temps de Latsch » (Entretien 12). Cette expression se moque de l’habitude apparente de la population plus urbanisée et plus aisée du fond de la vallée d’avoir toujours un retard d’environ 15 minutes. D’autres citations confirment l’importance de la visibilité d’un espace géographique depuis un autre pour le sentiment d’appartenance. Cela va de pair avec le constat de l’architecte italien Francesco Careri Francesco Careri part du principe que le paysage est un point de vue personnel et peut affecter le comportement humain (Careri et al., 2020) 33 Une femme, qui vivait très isolée dans une des fermes de montagne, était confuse lorsqu’on l’interrogeait sur sa perception du Latsch : Le tumulte de la vie de Latsch ? Non, c’est un paysage que je ne vois pas, donc je ne le vis pas. (Entretien 17) 34 Le processus de narration des histoires facilite la construction d’une image mentale, personnelle, détachée d’un contexte politique. En racontant leur vécu, les habitants construisent leur propre histoire. Dans le contexte du Sud-Tyrol cela pourrait avoir un effet catalytique. Cette région bénéficie d’une documentation déjà bien renseignée sur les pratiques ancestrales et traditionnelles. Des ouvrages issus de commandes souvent faites par les autorités locales se sont servis du travail des anthropologues pour nourrir un sentiment nationaliste. La démarche artistique essaie de parvenir à une réconciliation grâce à la possibilité de pouvoir parler de soi sans que ce soit dans une perspective nationaliste. L’approche s’appuie sur les intuitions, les émotions et les rencontres. La sensibilité artistique permet de se rendre compte de cette difficulté identitaire encore très « entachée » du passé Nazi. 35 L’intuition utilisée par une démarche artistique était exclusivement basée sur des considérations esthétiques pour capter et « intriguer » un public. Cependant, couplé à la science, qui utilise l’intuition dans le but de trouver plus de faits, ce choix a permis de dévoiler un aspect caché qui contribue à la qualité de vie (Perry 1992) . Perspectives et Conclusion 36 Cet article s’attache à décrire les spécificités des démarches artistiques, qui, comme celles de la compagnie du « Théâtre des Chemins » sont co-construites avec les habitants. Cette contribution démontre qu’elles sont les conditions nécessaires à Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 13 générer des formes d’attachements au territoire, facteurs de qualité de vie (Max-Neef et al. 1989) 37 En examinant les conditions possibles d’une contribution à la qualité de vie par l’expérience, cette expérience aboutit à des découvertes de méthodes et à des résultats impactant le monde réel. C’est le principe de la recherche pragmatique (Dewey, 1993) où la validation de la méthode (et/ou les facteurs d’ajustement de celle-ci) sont dévoilés par l’observation de résultats concrets dans la réalité. Du point de vue du chercheur, une approche critique de la méthodologie met en évidence que certaines démarches artistiques, comparées aux approches scientifiques, permettent d’évaluer et de faire avancer les transformations du monde social de manière plus efficace. Cette étude montre qu’en s’appuyant sur l’intuition, les coïncidences et l’oralité, une démarche telle que développée par la compagnie du « Théâtre des Chemins » aide la population à s’emparer de facteurs favorables à leur qualité de vie. Ce résultat est permis par la recherche créative, qui se sert de la démarche artistique comme outil d’analyse d’une problématique scientifique portant sur la qualité de vie, résultat auquel les démarches artistiques ne peuvent accéder seules (Scheffer et al., 2015). En effet, elles sont souvent traversées par des enjeux sociétaux dont les artistes n’ont pas forcément conscience. Ils évaluent la qualité de leur processus artistique en fonction de critères émotionnels tels que l’engouement du public vis-à-vis du spectacle, la portée réflexive de leur créativité est guidée par une finalité esthétique plus que sociale (Dewey, 2010). En revanche, en intervenant au cours du processus de création, la recherche créative offre aux artistes des outils de réflexivité plus approfondis. Dans cette étude, il est montré ce que leurs pratiques génèrent en termes de mobilisation de facteurs de qualité de vie. Ainsi, la possibilité d’adapter ou de renforcer certains aspects de leur processus artistique peut contribuer à la qualité de vie d’un territoire, et ce, au cours même de leur création (Scheffer et al., 2015 ; Sechi, 2017). La recherche créative induit donc en cascade des transformations dans une réalité tangible. En résumé, l’évolution de la démarche artistique entraîne celle de la société — améliorant la qualité de vie. Le choix d’un processus créatif plutôt qu’un autre se fait au regard de nouvelles clés d’analyse de leur pratique, clés que leur offre la recherche scientifique. Cependant, il faut se demander si les démarches artistiques sont toujours bien adaptées aux contextes territoriaux. Dans le cas du Sud-Tyrol, la construction d’une identité liée au nationalisme a surpris le groupe de théâtre. Le groupe a reconnu l’histoire difficile et lourde du Sud-Tyrol. Cependant, le groupe l’a plutôt documentée, mais il n’a pas analysé ces subtilités en profondeur, ne se sentant pas dans une position légitime ou bien préparée pour le faire. 38 Cet article révèle alors de nouveaux enjeux pour les politiques culturelles : comment soutenir les compagnies itinérantes qui explorent les territoires au fil de leur intuition et/ou de la recherche et qui se retrouvent loin des politiques de programmation et des principes de conventionnement (à planification longue) ? Comment mettre en place ces conditions de travail spontanées avec les petites collectivités puisque ce sont elles qui permettent d’avancer sur la conscientisation de l’évolution de l’environnement à l’échelle des territoires vécus, sur l’identité de soi à travers les représentations territoriales, sur les transmissions orales nécessitant des formes de proximité, autant de facteurs qui contribuent à une bonne qualité de vie des populations locales. Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 14 BIBLIOGRAPHIE Blanc, N., Lolive, J., 2007.– « L’écologie et le public », Cosmopolitiques, n o 15, Esthétique et espace public, p. 9-18. Blanc, N., 2018.– « De l’esthétique environnementale à la recherche création », Nouvelle Revue d’esthétique, no 22, p. 107-117. Careri F. Romito, L., Orsoni J., Tiberghien G.A., 2020.– WALKSCAPES: la marche comme pratique esthetique. Debarbieux B., Fourny M.-C., 2004.– L’effet géographique. Construction sociale, appréhension cognitive et configuration matérielle des objets géographiques. Dewey, J., 1993.– Logique la théorie de l’enquête, (G. Deledalle, éd.), Paris, Presses universitaires de France. Dewey, J., Shusterman, R., Buettner, S., 2010.– L’art comme expérience, (J.-P. Cometti, C. Domino, & F. Gaspari, Trad.), Paris, Gallimard. 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Nous présentons ici le cas de la démarche artistique d’une troupe de théâtre itinérante ((www.theatredeschemins.org/) où l’équipe de chercheurs a contribué à coconstruire la création d’une balade spectacle dans la vallée de Venosta dans le Sud-Tyrol (Alto Adige). Le positionnement de chercheurs embarqués, nous a permis d’évaluer les liens entre l'état émotionnel des populations locales, les identités liées au lieu et à l'environnement sur la base de 17 entretiens semi-directifs. Notre hypothèse repose sur l’idée que les approches artistiques mobilisent des facteurs de qualité de vie et aussi que la nature de ces facteurs est à découvrir dans une analyse réflexive du processus artistique en cours. L’accompagnement scientifique dans cette démarche les aide à orienter leur création vers une transformation et une amélioration de la qualité de vie. Trois facteurs de qualité de vie sont ainsi discutés dans l’article : (1) Conscientisation des évolutions de l’environnement et de l’attachement à un territoire ; (2) Satisfaction et désir d’une vie commune ; (3) Renforcement de l'identité (de soi). Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022 La contribution des projets artistiques participatifs à une bonne qualité de ... 16 We analysed the role of artistic approaches to evaluate different aspects that contribute to a good quality of life. We showed that certain artistic approaches have levers for action that can be conducive to a good quality of life. The article follows a pragmatic research methodology. It supports artistic creation and analyses the methodological approach of the artists themselves. The authors of this article were embedded in the artistic process. Our case study is a travelling theatre group (http://www.theatredeschemins.org/). They contributed to the co-construction of a walking theatre performance in the Val Venosta in South Tyrol (Alto Adige)/Italy. This allowed us to identify and assess the links between the emotional state of local inhabitants, and identities linked to place and environment based on 17 semi-directive interviews. We hypothesised that artistic approaches reveal factors relevant to a good quality of life that remains invisible by conventional research methods. The scientific support in this process helps to direct their creation towards a transformation and improvement of the quality of life. We discuss three identified aspects that contribute to a good quality of life: (1) Awareness of environmental changes and attachment to a territory; (2) Satisfaction of and a desire for a shared life; (3) Strengthening of (self-)identity. INDEX Mots-clés : balade spectacle, recherche création, Sud-Tyrol, attachement au territoire Keywords : landscape theatre, research and creation, South-Ty, place attachment AUTEURS JULIA GROSINGER Institute for Environmental Studies, Vrije Universiteit Amsterdam Université Grenoble Alpes, Sciences Po Grenoble, CNRS, PACTE GENTIANE DESVEAUX Université Grenoble Alpes, Sciences Po Grenoble, CNRS, PACTE Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine, 110-3 | 2022