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Universitat Autnoma de Barcelona

Alguns textos d'Ananda Devi

(2011) DEVI, Ananda, Les Hommes qui me parlent. Paris : Gallimard.

« Tous ces hommes qui me parlent. Fils, mari, père, amis, écrivains morts et vivants. Une litanie de mots, d’heures effacées et revécues, de bonheurs révolus, de tendresses éclopées. Je suis offerte à la parole des hommes. Parce que je suis femme.
Puis-je changer de sexe et de corps ? Ne garder de moi qu’une forme androgyne, asexuée, débarrassée de ses propres besoins et du désir des autres ? Car tout est là, finalement, la clé et le secret : être un objet de désir sur lequel s’engluent des formes autres, mensongères, conjurées par les fantasmes ou par les illusions, femme, mère, amante, proie inaccessible ou au contraire être de faiblesse et de fragilité, pourquoi ne pas tout détruire d’un seul coup en disant : je suis un monstre ?
Mais il ne suffit pas de le dire. Il faut l’être. Il faut le devenir. Cela m’est, hélas, impossible. »

(p. 11)

(2009) DEVI, Ananda, Le sari vert. Paris : Gallimard.

« Le sari vert déployé dans la retraite de la créature vers sa chambre traîne à terre, presque jusqu’à nos pieds. Soie des souvenirs morts. Ils veulent fuir aussi, quitter le navire chaviré, oublier qu’ils se sont un jour amoureusement enroulés autour de ce corps qui a oublié son innocence. Je me souviens qu’elle vient d’avoir vingt ans. Vingt ans, et elle n’a toujours rien compris au métier de femme ! J’ai envie de tirer sur le pan du sari pour le détacher entièrement du corps, pour l’en libérer et peut-être en garder quelque chose, un fragment de couleur et de douleur, mais au fond je ne ressens pas grand chose, cette femme est partie si loin de moi qu’elle est déjà morte et c’est une autre que je pleure.
A ce moment, Kitty me demande : tu sais comment on punit les sorcières ?
Je la regarde, étonné de cette question.
Je ne sais pas, Kitty, lui dis-je.
Il faut les brûler, déclare-t-elle. »

(2007) DEVI, Ananda, Indian Tango. Paris : Gallimard.

« Au Xe siècle, en Inde, il y avait un moine bouddhiste appelé Ananda, qui appartenait à un ordre pratiquant une ascèse extrême. Pendant une de ces périodes d'austérité, après de longs jours de jeûne, il avait aperçu par une fenêtre du monastère une très belle femme d'un village voisin, dont il était tombé amoureux avec la finalité de celui auquel l'amour est interdit. Le visage et l'image de cette femme s'étaient si profondément inscrits en lui qu'il s'était mis à la peindre et à la sculpter sans arrêt, oubliant de prier, oubliant tous les rituels et les devoirs et provoquant la colère des supérieurs de son ordre. Malgré les punitions infligées, il avait persisté à la dessiner et à la représenter sous toutes les formes, les unes plus suggestives que les autres. Comme il perturbait les autres moines par ses visions, on l'avait emmuré dans une caverne sous les montagnes voisines pour l'y laisser mourir. Au fil des années, on l'y avait oublié. Neuf siècles plus tard, un soldat anglais avait découvert la caverne par accident. Ôtant les pierres qui en bouchaient l'entrée, il avait vu sur tous les murs, au plafond et au sol, dans les recoins les plus inaccessibles, sur les aspérités et dans les anfractuosités, dans l'ombre rougeâtre et sur les hémisphères mobiles, des formes érotiques sculptées à même la pierre, toutes représentant la même femme. Parfois seule, parfois avec le moine, unis dans des postures impossibles. Le moine avait reproduit dans le noir les corps imaginés, innombrables de la femme interdite. Il l'avait rêvée, caressée, accouchée de la pierre. Lorsque ses outils de fortune s'étaient brisés, il avait continué à la sculpter avec ses ongles et ses doigts et ses dents et son corps, il s'y était frotté jusqu'à l'usure, jusqu'à ce qu'il y laisse ses fragments et ses os, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de son corps qui ne soit tout entier incrusté dans ses sculptures. Il avait réussi à la posséder, même si c'était dans un univers de pierre. Il avait franchi l'espace qui le séparait du rêve. Il avait recréé la réalité selon ses désirs. Il avait réalisé ce miracle dont rêvent tous les artistes ; mais il fallait, pour cela, être enterré vivant.
À la lumière, les colorations minérales de la pierre transformaient les sculptures en fresques peintes : une splendeur dansante, colorée, joyeuse, jouissive : tel était le tombeau d'Ananda. »

 (p. 125-127)

(2006) DEVI, Ananda, Ève de ses décombres. Paris : Gallimard.

« SAD :
Je me suis fabriqué un pont avec un gamin qui avait aussi sa rage au ventre, même s'il ne me saura jamais. Il me dit :
L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, l'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins et l'homme saigné noir à ton flanc souverain. Je suis jeune : prenez-moi la main.
J'aime une fille dont on a piétiné le corps. Mais le jour où je serai en elle, j'effacerai toutes ses marques : elle sera neuve. Je suis jeune : j'aime. C'est le soleil entré dans mon corps. Elle est l'urgence de ce que j'écris. Portraits d'Ève sur les échos de ma chambre. Phrases qui la dessinent, qui la déclinent. J'aime. Je crois aux possibles. Oui, même ici. Même dévalant nos propres pentes. Un mot me l'a décrite, ce jour où nous sommes descendus à vélo depuis la Reine de la Paix. Ce jour-là, au moment où elle m'a dit qu'elle ne dirait jamais je t'aime, j'ai vu le mot qui la décrivait, un mot plein de résonances et à la fois étrange dans ces parages : la grâce. Si cette grâce-là fait partie de mes possibles, ai-je pensé, je peux tout.
Port Louis me regardait d'un autre œil. Port Louis la noire, la vilaine, Port Louis défigurée par des formes grotesques, Port Louis l'infranchissable dans ses marées humaines, j'ai cru qu'elle me faisait de l'œil. Ses pigeons noirs ponctuant tous les toits ont accepté de me décoder ses humeurs. La ville me disait : s'il y a des instants comme celui-ci et des visages comme le sien, alors, tu devrais m'aimer, rien que pour cela. »

(p. 67)

(2003) DEVI, Ananda, Le long désir. Paris : Gallimard.

« Mon île n'a de sens que par mes rêves. Je respire de loin l'odeur fumée des acacias. Un grand ciel sans cassure, des voix d'oiseaux et d'arbres au cœur mourant, je vous porte et je vous respire. Ils me sereinent.
Île profonde, la seule qui compte. À sa surface, les gens s'agitent. Ils s'éloignent de la demi-musique des poèmes éclos entre ses reins. Leurs yeux se dérobent ou bien s'aiguisent. Ils ne fredonnent plus. Seul le badaud assis entre deux barriques sifflote encore un air de pluie tandis que les vers lui sortent des orteils. »

(p. 75)

(2003) DEVI, Ananda, La vie de Joséphin le fou. Paris : Gallimard.

« Trop longtemps, j'ai vécu loin des hommes. Je sais plus comment faire.
Je suis sorti, j'ai plongé dans l'eau à la bouche de la cave pour me retrouver dans la mer et les laisser se calmer et me calmer aussi. Nager longuement, puissamment, grandes brasses, grands coups de jambes pour bien labourer la mer, elle se plaint pas, elle, elle a pas peur de moi, elle sait qui je suis, elle me connaît, Joséphin qui ferait de mal à personne, Joséphin aux mains qui donnent, aux mains larges pour porter tellement de choses, porter les gros mulets blessés hors du chemin des requins, et porter les petites filles qui menacent d'être fracassées hors du chemin de la vie, les porter toute ma vie, s'il le faut, sur mes épaules, s'il le faut, serais prêt à le faire, mais pourquoi elles peuvent pas comprendre tout ce qui en moi est offert est donné est prêt à se couper en deux pour elles prêt à se taillader les tendons et les chevilles et les poignets, tout ce qu'elles voudraient de moi, j'offrirais. Au bas, des fleurs de corail s'ouvrent rien que pour moi, des algues s'agitent comme de grandes dames pleines d'envie, ils ont tous envie de moi, même les anguilles qui ce jour-là se sont glissées partout pour m'explorer et qui m'ont pas fait mal, pourtant elles auraient pu, elles auraient pu me mordre et me laisser tout saignant dans la boue et me manger bout par bout mais elles l'ont pas fait, elles ont senti mon odeur, elles ont respiré la mer en moi sur mon haleine sur ma langue et elles sont devenues mes amies, je les tue juste pour manger pour devenir un peu comme elles un peu elles, même les murènes et les requins si dangereux, ils me sentent, ils respirent ma présence et ils ont pas peur de moi et j'ai pas peur d'eux, on se respecte, nu ou pas, on est pareil, enfants du même corps, enfants de la même mer. »

(p. 58-59)

(2002) DEVI, Ananda, Soupir. Paris : Gallimard.

« J'entends la douce ravane à l'intérieur de Noëlla, et le regard qu'elle pose sur moi est, enfin, débarassé de toute haine. « Il t'a fallu du temps pour comprendre », dit-elle. Je sais. Le chemin vers Soupir a été long. Et le chemin au-delà de Soupir, encore plus. Mais nous y sommes. Nous sommes arrivés. Nous sommes en face du bleu-noir de notre destin, comme la femme de la charette, et nous comprenons qu'il n'y a plus qu'un pas à faire. En nous penchant dans l'air éblouissant, nous voyons très clairement, au bas de la colline, les cercueils gravés de nos noms qui nous attendent.
Cela ne nous effraie pas. Ce que nous ressentons à ce moment-là, c'est ce déchirement d'amour qui accompagne tout adieu. »

(2001) DEVI, Ananda, Pagli. Paris : Gallimard.

« Tu as parcouru toutes les îles.
Tu les connais toutes. Rocailleuses, basaltiques, escarpées ou plates, arides ou vertes, tu les connais toutes et tu les aimes.
Un soir d'étoiles tu me parles des îles.
Points d'espace. La mangrove t'enlise. Tu t'allies aux pêcheurs de là-bas, qui n'ont que leurs casiers et leurs lignes pour vivre. Le cocotier est leur mère nourricière. Il leur donne ses noix, son lait, ses fibres, son copra. Le cocotier est la divinité de leur vie. Dès l'enfance, ils connaissent chaque arbre et lui donnent un nom secret. La beauté des îles n'a d'égal que leur fragilité. Dès l'enfance, ils savent que leurs jours sont comptés.
Et pourtant, c'est là qu'est l'éternité, me dis-tu. C'est là que la vie prend son sens. Chaque seconde gorgée de soleil et de mer est comme un fruit qu'il faut tout de suite manger, avant qu'il se mette à pourrir.
Un jour, me dis-tu, nous irons manger la noix de coco à Agalega. Nous irons vivre là-bas et je serai ton pêcheur et toi ma femme qui t'attend. »

(p. 71)

(2000) DEVI, Ananda, Moi, l´interdite. Paris : Éd. Dapper.

« Les arbres ne cessaient de fleurir autour de nous et les oiseaux de chanter les quatre mêmes notes, même si le reste de l'île se désagrégeait. Les cyclones la frappaient à présent en toute saison, dévastaient les récoltes et déchaînaient les marées, mais nous étions intacts et protégés. Notre soleil intérieur continuait de briller et la lumière s'échappait de nos corps rongés de rouilles, de nos regards hantés de nous-mêmes. Nous devenions transparents comme du verre, et la beauté des choses se deversait à l'intérieur de nous comme un liquide. Nous regardions les gens sombrer dans le désespoir et voir le renouveau des bêtes qui les prenaient d'assaut, et cependant, rien ne pouvait nous toucher. »

(p. 108-109)

(1993) DEVI, Ananda, Le voile de Draupadi. Paris : L´Harmattan.

« Nous avons roulé en silence jusqu'à l'extrémité sud-ouest de l'île. On ne peut pas aller plus loin. L'océan est déjà là, à nos pieds, et le collier de récifs s'interrompt ici pour laisser pénétrer des formes liquides d'une rare violence et si minutieusement sculptées qu'on peut à peine leur donner le nom de vagues.
Le temps est clair en cette région, le soleil déclinant ne brûle plus le ciel mais s'y dilate en une vaste incandescence. Les gerbes d'eau gravissent nerveusement les rochers et se cabrant par-dessus, se mélangent aux gerbes de lumière déversées du ciel. Les mêmes bruits d'eau et de vent nous entourent de toutes parts, se liguant pour siffler ou chuchoter ou geindre dans les cavités des rochers habités de leur propre musique. Ces hauts rochers, voûtés comme des cathédrales dont la pieuse et craintive populace se réfugie au moindre son étranger, en un crissement de pattes et de pinces, dans ses abris sous-marins, portent en eux une tout autre mémoire que celle des habitants de l'île. Ils ont été là au tout début, ils ont connu le frémissement des gaz et des énergies comprimés sous la voute terrestre, ils ont connu la fureur des explosions telluriques, les coulées de lave qui, à chaque refroissement, se solidifiaient et devenaient un sol, un espace et une aire où les hommes trouveraient un jour un point de rencontre et de repos. »

(p. 82)

(1992) DEVI, Ananda, La fin des pierres et des âges. Maurice : Éd. de l'Océan Indien.

« Cela fait plusieurs nuits qu’on s’exerce. Il faut bien que l’harmonie soit réalisée avant et comprise dans son ensemble. L’exécution du ballet n’en est que plus exaltante, plus ponctuelle, plus intuitivement rythmée. Puisque nous ne disposons que de quelques heures, d’un temps très limité par d’insolites contingences, cela vaut la peine d’y mettre tout l’effort requis (p. 93).

On attend une heure précise. Une heure ? Non. Plutôt une minute, une séquence de secondes parmi lesquelles une seule contiendra la combinaison exacte, la mise en marche du mouvement de rotation, comme une orbite enchaînée à sa planète. »

(p. 93)